tcheni

{ This is water }

recherche

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

La carte, le territoire, le temple et le roman

Houellebecq est décidément un auteur important. Ce livre, comme l’indique son titre, est tout entier une expérience de point de vue, un roman cartographique, une façon de donner du sens au réel non par son contenu, qui n’est qu’un informe fouillis, absurde et violent, mais par son organisation (“la carte est plus importante que le territoire”). Ce n’est d’ailleurs pas vraiment un roman, et Houellebecq, le personnage Houellebecq, nous le dit clairement : il ne veut plus rendre compte du monde comme narration (mais comme juxtaposition, ajoute-t-il, ce qui est plus énigmatique). Bien sûr, on peut le décrire comme un roman, le raconter, ce que ne se prive pas de faire l’éditeur dans le texte de quatrième (sûrement aussi l’auteur ; j’imagine qu’il y a au moins fourré son nez), mais ce texte, qui se trompe déjà sur ce point, se trompe sur un autre. Il contient une erreur manifeste, un adjectif résolument faux : classique.

Même si l’auteur lui-même l’avait employé, il serait absurde. Ce livre n’a rien de classique. S’il s’agissait d’évoquer grâce à lui la rigueur, la rigueur des lignes, ce type d’épure qu’on prête aux temples grecs, sûrement y aurait-il quelque chose à creuser, mais ce serait aller bien loin pour ce pauvre adjectif qui, appliqué à la littérature, n’a jamais voulu dire ça. La littérature classique n’a jamais été épurée. Il y a toujours eu une tenue de la langue (comme les temples tiennent : remarquons d’ailleurs, en passant, que ce classicisme de l’épure qui, penserait-on, ne s’est jamais mieux exprimé que dans la rigueur dorique des temples, est un leurre : les temples doriques, ou ce qui nous en reste, sont massifs, très loin d’être élancés ; leurs colonnes sont ventrues, leur proportions bien moins élégantes que leurs homologues corinthiens, qui de leur côté sont déjà loin de l’épure, puisqu’ils sont fleuris. Épure ou élégance, il faut choisir, visiblement), il y a toujours eu en littérature classique une tenue de la langue, disais-je, un effort de style qui est ici rigoureusement absent (rigoureusement : c’est le mot clé). C’est même là, paradoxalement, qu’on pourrait y trouver l’équivalent de la rigueur dorique : dans le refus de l’ornement. Ce livre a de l’épure, donc, mais n’est certainement pas classique. De plus, il est innovant, ce que ne peut pas être, par définition, un roman classique.

D’ailleurs, c’est à peine un roman, et même, ce ne le serait pas du tout si son auteur n’avait tenu à ajouter cette affaire policière qui en occupe le dernier tiers et qui, paradoxalement, encore, naît du meurtre symbolique du personnage Houellebecq, comme si effacer l’auteur, le sacrifier, le déchiqueter littéralement, redonnait naissance au romanesque. Cependant, ce dernier tiers est très clairement le maillon faible du livre, à tel point qu’on se demande pourquoi Houellebecq, Houellebecq l’auteur, a voulu l’insérer. L’histoire de Jed Martin, ou plutôt le tableau de Jed Martin, ce territoire peint dans l’œil d’un Dieu moqueur et cartographe, avait en elle-même toute la force désirée, et contenait tout ce que l’auteur voulait nous dire. Ce tout est peu, mais il est grand. Il s’agit d’organisation, et les longs développements consacrés aux utopistes du xixe nous le montrent clairement. C’est de l’organisation du monde qu’il est question, une organisation vouée au dépérissement, vouée au retour à l’organique.

Mais s’il n’est pas classique, il est en revanche formel, ce qui est, me semble-t-il chez Houellebecq, une nouveauté (formel à ce point, veux-je dire ; j’ai cru toutefois comprendre que La Possibilité d’une île devait avoir, déjà, ce caractère, mais je ne l’ai pas lu, aussi sauté-je allègrement au-dessus de cette hypothèse). Il est tenu. Les descriptions sous forme de mode d’emploi, les paragraphes wikipédiesques y sont légions (m’a d’ailleurs sauté aux yeux le ridicule du procès en plagiat qu’on a voulu lui intenter : il aurait recopié des paragraphes de Wikipédia ! Bon sang ! C’est pourtant bien sûr : il fallait qu’il le fasse. Le ton dégagé, résolument informatif (et tout est dans le “résolument”, et même, c’est là qu’est la moquerie dans l’œil du Dieu : cet absurde sérieux de l’informatif), voilà l’essence même de ce livre. Une carte. Ce livre est une carte. Je rougis de honte par procuration pour les critiques qui ont osé, résolument osé, ne pas voir ça). Il n’y a guère que le long monologue du père, ainsi que ceux du personnage Houellebecq, pour déroger à la règle, et très brillamment, puisque ainsi l’auteur porte le fer là où il faut (ce sont deux passages très émouvants). Il n’y aurait que quelques éclairs, quelques secondes de sensibilité dans nos vies, de courts passages fugaces, et souvent gênés, au cours desquels quelque chose de résolument humain se passe sous nos yeux. Le reste n’est que stupide conséquence de notre organisation, de notre système économique, de notre système de production. Voilà la conclusion vers laquelle il nous mène.

Simple, mais il fallait le calculer

L’intelligence artificielle est un objectif bien trop ambitieux, et particulièrement idiot. En effet, le problème qu’elle est censée résoudre, savoir, élever la machine au rang de l’humain, admet une solution bien plus élégante, et très à notre portée : il s’agit de parvenir à la bêtise naturelle, qui rendra l’homme aussi idiot qu’une machine. Nous nous sommes collectivement lancés sur cette voie depuis de nombreuses années et les premiers résultats sont plus que probants.

Le buffet de l'oncle Jean

Un peu avant cinq heures, en novembre, quand le temps est au beau, humide mais beau, et clair, les vitres de l’immeuble qu’on voit de ma fenêtre au loin sur la colline de Bicêtre ont des reflets de bronze poli. De belles plaques de bronze, comme on n’en voit plus, et où en verrait-on ? L’époque n’est pas au beau matériau, l’époque est au plastique et au béton, au rationnel moulé qui permet de monter, à peu de frais, en peu de temps, l’équivalent de ce que nos ancêtres mettaient une vie et des fortunes à bâtir. Évidemment, c’est bien plus laid. Mais c’est ainsi. On ne voit plus de bronze.

J’ai l’impression qu’avec les siècles, nous ne nous enrichissons pas : ce sont les choses qui s’appauvrissent. Bien sûr, on peut toujours acheter un beau meuble en bois massif, mais cela nous ruinerait tout autant que l’achat de son buffet de chêne avait ruiné le vieil oncle Jean, tandis qu’on peut trouver en kit son équivalent contreplaqué pour moins qu’une bouchée de pain, enfin, son équivalent pratique, son équivalent d’usage, car en réalité, ce meuble en kit est d’une laideur repoussante ; surtout il est déjà, dès le moment de l’achat, obsolescent. Il ne tiendra pas l’hiver. Il ne constituera jamais un patrimoine, contrairement au beau buffet de l’oncle Jean dont plus personne ne sait que faire et qui encombre toujours la maison des grands-parents, en vente depuis le mois d’avril. Ainsi nous nous entourons d’une laideur éphémère, et nous achetons à fonds perdus de petites choses qui disparaîtront bien vite, dont la valeur s’évanouira immédiatement après la caisse et qu’il faudra racheter, et qu’après nous nos enfants rachèteront.

On pourrait penser que les choses, ces choses devenues seulement pratiques, ayant perdu de leur importance, laisseraient ainsi place à une autre dimension de l’être, une dimension qui serait sûrement spirituelle ou, en tout cas, loin du matérialisme. Mais ce n’est pas le cas. Nous ne gagnons pas en signification à mesure que les choses en perdent. Sûrement parce que le sens est dans les choses, en grande partie du moins. En tout cas, il semblerait que nous n’en ayons pas assez en nous pour remplacer le sens disparu. C’est ce que nous dit Houellebecq, ou plus exactement ce qu’il ne nous dit pas, ce que sa sécheresse nous montre, ce qu’il veut signifier avec ses descriptions courtes et les plus plates possibles de notre quotidien, ce grand vide que nous n’arrivons plus à meubler alors que le beau buffet de l’oncle Jean y arrivait si bien.

La passerelle

De la passerelle du chaperon vert, au-dessus de l’A6, on voit l’église portugaise de Gentilly, un Sacré-Cœur. Elle veille de toute sa hauteur sur les automobilistes qui s’engouffrent, les uns dans le tunnel menant au périphérique intérieur et à la porte d’Orléans, les autres sur la bretelle s’élevant vers l’extérieur, la porte d’Italie. Les grands anges de bronze aux ailes déployées, depuis les années 30, ont versé sur son clocher de béton quatre coulées de larmes vert-de-gris. Cette église, c’est Paris, c’est Byzance, c’est Gotham City. Puis on se tourne et, dans l’autre sens, vers l’horizon, au-delà de ces milliers de voitures, c’est la Bretagne, Lyon, Bordeaux, Clermont-Ferrand et Lodève à la sortie du tunnel, en bas du défilé, qui laisse le Nord enfin derrière nous. Mais avant cela, il y a Villejuif, Gustave Roussy sur sa colline : le cancer qui nous guette, parce que la mort, elle, n’est jamais très loin. La passerelle du chaperon vert, au-dessus de l’A6, est émouvante comme seule sait l’être la laideur.

Flaubert et les voix

Flaubert[1] est un auteur exceptionnellement rapide. On saute une ligne ; une année a passé. C’est aussi le maître du propos rapporté, du style indirect. Il va jusqu’à maltraiter la chronologie des événements historiques pour donner l’occasion à ses personnages d’évoquer leurs thèses et de parler du monde tel qu’il va ; ils deviennent alors, non pas la voix de l’auteur, mais ses yeux : ce qu’il a vu, et ils parcourent ou forment le spectre des opinions d’alors, titres de journaux orientés à l’appui. L’auteur Flaubert est une panoptique.

Sénécal continuait : l’ouvrier, vu l’insuffisance des salaires, était plus malheureux que l’ilote, le nègre et le paria, s’il a des enfants surtout.

— « Doit-il s’en débarrasser par l’asphyxie, comme le lui conseille je ne sais plus quel docteur anglais, issu de Malthus »

Et se tournant vers Cisy :

— « En serons-nous réduits aux conseils de l’infâme Malthus ? »

Cisy, qui ignorait l’infamie et même l’existence de Malthus, répondit qu’on secourait pourtant beaucoup de misères, et que les classes élevées…

— « Ah ! les classes élevées ! » dit, en ricanant, le socialiste. « D’abord, il n’y a pas de classes élevées ; on n’est élevé que par le cœur ! Nous ne voulons pas d’aumônes, entendez-vous ! mais l’égalité, la juste répartition des produits. »

Ce qu’il demandait, c’est que l’ouvrier pût devenir capitaliste, comme le soldat colonel. Les jurandes, au moins, en limitant le nombre des apprentis, empêchaient l’encombrement des travailleurs, et le sentiment de la fraternité se trouvait entretenu par les fêtes, les bannières.

Hussonnet comme poète, regrettait les bannières Pellerin aussi, prédilection qui lui était venue au café Dagneaux, en écoutant causer des phalanstériens. Il déclara Fourier un grand homme.

— « Allons donc ! » dit Deslauriers. « Une vieille bête ! qui voit dans les bouleversements d’empires des effets de la vengeance divine. C’est comme le sieur Saint-Simon et son église, avec sa haine de la Révolution française : un tas de farceurs qui voudraient nous refaire le catholicisme ! »

M. de Cisy, pour s’éclairer, sans doute, ou donner de lui une bonne opinion, se mit à dire doucement :

— « Ces deux savants ne sont donc pas de l’avis de Voltaire ? »

— « Celui-là, je vous l’abandonne ! » reprit Sénécal.

— « Comment ? moi, je croyais… »

— « Eh non ! il n’aimait pas le peuple »

Puis la conversation descendit aux événements contemporains : les mariages espagnols, les dilapidations de Rochefort, le nouveau chapitre de Saint-Denis, ce qui amènerait un redoublement d’impôts. Selon Sénécal, on en payait assez, cependant !

— « Et pourquoi, mon Dieu ? pour élever des palais aux singes du Muséum, faire parader sur nos places de brillants états-majors, ou soutenir, parmi les valets du Château, une étiquette gothique ! »

— « J’ai lu dans la Mode », dit Cisy, « qu’à la Saint-Ferdinand, au bal des Tuileries, tout le monde était déguisé en chicards. »

— « Si ce n’est pas pitoyable ! » fit le socialiste, en haussant de dégoût les épaules.

— « Et le musée de Versailles ! » s’écria Pellerin. « Parlons-en ! Ces imbéciles-là ont raccourci un Delacroix et rallongé un Gros ! Au Louvre, on a si bien restauré, gratté et tripoté toutes les toiles, que, dans dix ans, peut-être pas une ne restera. Quant aux erreurs du catalogue, un Allemand a écrit dessus tout un livre. Les étrangers, ma parole, se fichent de nous ! »

— « Oui, nous sommes la risée de l’Europe », dit Sénécal.

— « C’est parce que l’Art est inféodé à la Couronne. »

— « Tant que vous n’aurez pas le suffrage universel… »

— « Permettez ! » car l’artiste, refusé depuis vingt ans à tous les Salons, était furieux contre le Pouvoir. « Eh qu’on nous laisse tranquilles. Moi, je ne demande rien seulement les Chambres devraient statuer sur les intérêts de l’Art. Il faudrait établir une chaire d’esthétique, et dont le professeur, un homme à la fois praticien et philosophe, parviendrait, j’espère, à grouper la multitude. — Vous feriez bien, Hussonnet, de toucher un mot de ça dans votre journal ? » — « Est-ce que les journaux sont libres ? est-ce que nous le sommes ? » dit Deslauriers avec emportement. « Quand on pense qu’il peut y avoir jusqu’à vingt-huit formalités pour établir un batelet sur une rivière, ça me donne envie d’aller vivre chez les anthropophages ! Le Gouvernement nous dévore ! Tout est à lui, la philosophie, le droit, les arts, l’air du ciel ; et la France râle, énervée, sous la botte du gendarme et la soutane du calotin ! »

Le futur Mirabeau épanchait ainsi sa bile, largement. Enfin, il prit son verre, se leva, et, le poing sur la hanche, l’œil allumé :

— « Je bois à la destruction complète de l’ordre actuel, c’est-à-dire de tout ce qu’on nomme Privilège, Monopole, Direction, Hiérarchie, Autorité, Etat ! » et, d’une voix plus haute : « que je voudrais briser comme ceci ! » en lançant sur la table le beau verre à patte, qui se fracassa en mille morceaux[2].[3]

Cela rend plus étonnant encore les nombreuses fois où l’auteur s’exprime directement, donne son avis, juge, en particulier lorsqu’il nous transmet le peu d’amour qu’il éprouve pour son personnage, Frédéric Moreau, quand, par exemple, il évoque “sa prodigieuse couardise”, ici :

Il en fut de même les fois suivantes. Dès que Frédéric entrait, elle montait debout sur un coussin, pour qu’il l’embrassât mieux, l’appelait un mignon, un chéri, mettait une fleur à sa boutonnière, arrangeait sa cravate ; ces gentillesses redoublaient toujours lorsque Delmar se trouvait là.

Étaient-ce des avances ? Frédéric le crut. Quant à tromper un ami, Arnoux, à sa place, ne s’en gênerait guère ! et il avait bien le droit de n’être pas vertueux avec sa maîtresse, l’ayant toujours été avec sa femme ; car il croyait l’avoir été, ou plutôt il aurait voulu se le faire accroire, pour la justification de sa prodigieuse couardise[4]. Il se trouvait stupide cependant, et résolut de s’y prendre avec la Maréchale carrément.[5]

L’auteur est là, et donne de la voix, à la manière de Balzac, voix parmi les voix et propos rapportés. Flaubert est une charnière entre les siècles : il se refuse aux mots d’esprit du précédent et tait ses idées le plus possible, au profit des impressions, mais il déborde et ses opinions le rattrapent, et soudain le narrateur surgit, droit sorti du dix-neuvième, et de manière si évidente, cependant, qu’il ne pouvait pas ne pas en être conscient, et qu’il ne voyait donc là rien de contradictoire. Que cette intervention ne le choquait en rien. De son propre aveu, “la Vérité n’est pas la condition de l’Art”[6]. C’est peut-être pour ça : il ne rassemble pas les visions pour qu’on en tire une seule, il les donne toutes, la sienne avec les autres, et que le lecteur débrouille ce kaléidoscope.

Notes

[1] Celui que je connais, veux-je dire : l’auteur de l’Éducation sentimentale.

[2] Je regrette un peu que nos soirées ne soient pas ainsi peuplés de gens brisant les verres pour ponctuer leur discours.

[3] Deuxième partie, chapitre 2, lorsque Moreau, enfin riche, accueille ses “amis” dans sa nouvelle demeure.

[4] Comme je vous disais. Notez au passage comme il est dur à suivre, avec cette manie de l’indirect et son périlleux maniement des pronoms, qui font tout son charme : on ne sait trop s’il parle là d’Arnoux ou de Moreau.

[5] Un peu plus bas.

[6] Dans une lettre aux Goncourt.

Naissance de la tragédie

Samedi : quartier libre. Nous n’avions d’imposé que le trajet jusqu’à Catane, dont la visite ne m’inspirait trop rien. Aussi ne précipitâmes-nous pas les choses, et prîmes le temps tôt matin de visiter le théâtre gréco-romain de Taormine, conque fossile creusée dans la plus belle partie de la falaise, avec vue sur la mer, et Catane au loin dominée par La Montagne au blanc sommet, dont une brèche artiste creusée par le temps[1] dans l’enceinte du théâtre laisse entrevoir la silhouette où qu’on s’asseye. Magie des lieux, encore, toujours, tout juste tempérée par une affluence digne de la Villa di Casale.

Taormine, toutefois, malgré ses charmes, n’est sans doute guère qu’un Saint-Tropez sicilien, parfois vulgaire, et franchement propret[2]. Comme de plus le corso Umberto I n’avait plus de secret pour nous, après un bref détour par Santa Catarina, sa curieuse vierge à l’épée et le petit Odéon miraculeux retrouvé lors de récentes rénovations, nous nous envolâmes vers le Castillo Saraceno, visible tout au-dessus, dominant la baie. Malheureusement, impossible de l’atteindre : ses portes sont fermées. Tant pis. Nous n’y aurions trouvé à mon avis que trois cours successives, à la façon du castillo d’Enna, et nous fûmes consolés par la présence improbable (pour nous, je suis sûr que les gens du coin s’attendent à la trouver là) de la Madonna della rocca, une église troglodytique, ou même pas : une grotte aménagée (avec goût) en charmante petite église, surplombant la piazza duomo et sa fontaine de la centaurine[3].

Ne restait plus qu’à descendre vers la mer, pour un gelato bien mérité, qui se transforma en agréable repas à Naxos-Giardini, les pieds dans l’eau ou presque. L’hécatombe de poulpes se poursuit. J’espère que nous n’aurons pas asséché toutes les réserves de l’île, il serait malheureux que ces délicieux céphalopodes ne soient plus présents pour notre prochaine visite.

À Catane, nous tombons précisément sur ce que nous voulions éviter et savions y trouver : une ville salle, pauvre, dure et dangereuse, ou du moins qui en donne l’impression. Nous en fûmes réduits à chercher le quartier bourgeois pour cesser de se sentir observés (c’était peut-être paranoïa de notre part ; il n’empêche, c’est tout à fait de nature à vous gâcher la balade). Deux ou trois heures, quand même, à errer à travers ville, en particulier sur ce marché vanté par tous les guides et dont notre seul souhait était de nous extirper. Je soupçonne fortement les rédacteurs-voyagistes de se sentir obligés de trouver cela formidable, parce que c’est un marché, parce que c’est populo, parce que c’est cool, les marchés populos, quand bien même rien ne s’y vend qu’on trouve dans tous les quartiers délabrés de toutes les grandes villes du monde, cochonneries en plastiques, sous-marques contrefaites, textiles synthétiques, et qu’eux-mêmes, ses grands reporters ouverts d’esprit, n’avaient rigoureusement rien à y faire que de s’encanailler à bon compte.

À mi-parcours, nous atteignîmes la place de l’éléphant de lave, gardien du duomo, où nous pûmes rentrer, le plus discrètement possible, malgré l’office en cours. La tombe de Bellini (que nous avions correctement identifié quelques minutes plus tôt piazza Stesicoro), et la momie du cardinal Dubest (que nous croiserons quelques minutes plus tard, à un endroit perdu pour ma mémoire), nous y attendaient. Un peu plus loin, nous rations le palazzo Biscari (une jolie choucroute dans les tons gris), attrapions du coin de l’œil le castillo Ursino, la via Crociferi et rentrions par la via Etnea, extrêmement fréquentée à cette heure. Dîner goûteux à l’hôtel, et courte nuit passée principalement à chasser les moustiques.

Lever sept heures. Préparatifs. Solide petit-déjeuner. Trajet sans encombre. Arrivée deux heures en avance, comme de bons voyageurs bien disciplinés. Nos amis espagnols, en revanche, ont bien failli rater leur avion, prévu pour décoller cinq minutes avant le nôtre. Retour à Paris.

Notes

[1] Premier ministre de la Providence au gouvernement de ce monde, disait de Maistre. Il aurait mieux fait de lui accorder la culture.

[2] Tempérons, tempérons : il y a de très belles pièces, et on s’y sent très bien. C’est simplement que l’ensemble est trop visité pour rester honnête. Pour preuve : ses restaurants. Mais, particularité notable, à mettre à son crédit : le Moyen Âge, dont je déplorais la trop faible présence, est plus présent ici que partout ailleurs dans l’île. C’est ainsi qu’en cherchant bien, ou même pas tellement bien, il est possible de se laisser toucher par la grâce du gothique arabo-normand : la petite cour intérieure du palazzo Corvaja, datée du XIe, est une pure merveille (elle abrite maintenant un musée des arts populaires), et la façade du palazzo Duchi di Santo Stefano, plus tardif (XIVe-XVe), n’a presque rien à lui envier : lancettes gémellaires autant que trilobées, décorations en damier de céramique, colonnes élancées ; tout juste a-t-il échangé cette belle robustesse contre beaucoup d’élégance.

[3] Emblème de la ville. Elle est mignonne comme tout.

Un peu plus près des étoiles

L’Etna, au somment duquel soufflait un vent terrible, mythologique. Nous aurions dû nous y attendre : le refuge est tout de même à 2000 mètres. Or, sous la promesse du soleil radieux qui nous empêcha presque de profiter de notre terrasse hors de prix au petit-déjeuner, nous nous étions consciencieusement sous-équipés. La balade fut plutôt courte, en conséquence, mais très impressionnante malgré tout. Les coulées de lave se lisent sur les flancs durant toute la montée, de manière parfaitement évidente : la pierre, noire et nue, y paraît labourée par la charrue des géants. On comprend mieux les hypothèse des Grecs : forge d’Héphaïstos, demeure de Typhon (et mon guide me rappelle que les cyclopes s’en servirent de promontoire pour bombarder Ulysse). Il faut au moins ça, en effet.

En haut, quelques cratères récents sont visibles, que l’on peut circonvenir à pieds, faute de pouvoir se lancer dans une randonnée plus ambitieuse que nos maigres connaissances géologiques n’auraient peut-être pas su de toute façon rendre plus intéressantes que ce que nous avions déjà sous les yeux : le panorama, l’environnement sont certes superbe, mais ce dernier surtout reste remarquablement semblable à lui-même sur tout le versant. Une centaine de mètres de dénivelé supplémentaires ne nous les auraient pas beaucoup changés (tout en nous coûtant 30 euros par tête, prix du téléphérique, obligatoire pour aller plus haut[1]).

Ce sentiment gratuit, tout de même, de se tenir là où naquirent les légendes…

Légendes qu’on retrouve sculptées en “pierre de lave”, avec le meilleur goût comme on imagine, dans toutes les nombreuses échoppes présentes[2].

De retour à Taormina, nous profitâmes de la ville en plein après-midi, pour d’innombrables longueurs du corso Umberto I, qui satisfirent pleinement nos envies de shopping. Je rentrerai fièrement chaussé à l’italienne. Alors que nous nous apprêtions à dîner, nous recroisâmes les Espagnols. Nouvelle soirée charmante en leur compagnie, à laquelle vint s’adjoindre tardivement un Syracusain. De son visage, toute joie de vivre s’était enfuie. Nous étions quatre vacanciers tout à la joie du voyage et des rencontres impromptues, il était, lui, pâle comme la mort.

Notes

[1] Nous avons observé les comiques glissades de ceux qui voulaient l’éviter ; ils n’allèrent pas bien loin.

[2] Encore accordè-je bien du crédit à ces marchands du temple, puisque vous chercherez en vain Vulcain, ou même un Cyclope (pourtant bien plus statugénique que le Dieu boiteux). Ce ne seront que dauphins, chats mignons et David aux poils pubiens argentés.

L'Empereur d'ici-bas

La journée du jeudi, promise pour être très automobile, fut finalement plutôt réussie sur le plan touristique. La villa romana di Casale, d’abord, au sud de Piazza Armerina, mérite en tout point la reconnaissance que le monde entier lui accorde à l’unanimité (c’est l’endroit le plus visité de la Sicile). Une villa : c’est peu dire. Un palais romain, une demeure d’empereur (de l’un des membres d’une tétrarchie, si vous voulez être précis). Et cet homme, Maximien, pense-t-on, régnait sur l’Occident depuis « le nombril de la Sicile ». On imagine sans mal le respect que les lieux imposaient alors, grâce à la présence de mosaïques sur chaque mètre carré de sol. Or, la belle en compte tout de même 3 500. On savait vivre à cette époque ! (Et, comme je m’étais déjà fait la réflexion face au Jove Olimpio : l’architecture monumentale a beaucoup perdu avec la disparition de l’esclavagisme.)

Ombre au tableau : un car d’Allemands nous renouvela la preuve que le tourisme de masse, que nous alimentons à notre petite mesure, est bien la plaie du monde. Qu’on participe seul à un voyage organisé, je veux bien le concevoir. Il s‘agit avant tout de rencontrer des gens, et tant pis si l’aspect culturel des choses est durement négligé. Toute poésie est abdiquée sur l’autel d’Eros. (Et Apollon vaincu.) Je le comprends. Mais en couple ? Pourquoi ? Comment ?

Nous prîmes le temps ensuite de passer par Enna, qui vaut surtout pour son site, perchée sur la falaise, l’Etna en toile de fond très loin à l’est, et la Sicile toute autour. Un château vénérable orne son pic, possession successive des Byzantins, des Arabes, des Normands et des Souabes. Les fouilles archéologiques y sont laissées en plan, faute de financement, imagine-t-on, et la plupart de ses mystères sont encore enfouis (cette hypogée, par exemple ? Qui ? Pourquoi ?). Pourtant, la Sicile s’enrichit à vue d’œil. Les autoroutes y poussent comme les oranges et les pistaches. Les chaussées sont déplorables, mais le réseau est désormais très au point, ce qui est bien loin du souvenir que j’en avais ramené.

L’arrivée à Taormina fut grandiose et, sur ce point, ma mémoire était vaillante. C’est un endroit extraordinaire, et nous ne regrettons pas d’avoir accordé à la ville une étape de luxe, quatre étoiles à la clef, et vue sur mer. Par rapport à tout le reste, Taormina est pimpante, presque européenne (pardon, cher Siciliens, mais avouez quand même que…), tout en conservant un peu du charme baroque de l’île, ou tout au moins ses rues à pic plongeant dans les flots, ses escaliers sans fin, ses plans illisibles. Maupassant ou Goethe n’auraient peut-être pas goûté les améliorations que le vingtième siècle lui a apportées, mais nous nous en accommodons sans trop de mal. Nous nous promènerons davantage demain, la journée consacrée à A’ Muntagna[1]: le maître, le cyclope, le géant de la Sicile. L’Etna.

Note

[1] Et non pas A’ Run Tazieff, comme on aurait pu le croire.

- page 1 de 15