Cory Booker
Je n’ai pas écouté tout le discours de Cory Booker. Qui l’aurait pu ? Il a duré 25 heures, sans interruption. C’est le plus long discours de l’histoire américaine et il avait une très bonne raison d’être aussi long.
Vous avez peut-être déjà entendu le mot filibuster pour désigner ce type d’obstruction parlementaire qui n’existe qu’au Sénat américain, dont le règlement dispose qu’il est interdit d’interrompre un sénateur. Tant qu’il parle, tant qu’il ne “cède pas la place” (“I yield the floor”), rien ne peut être voté. Tout s’arrête, à moins que soixante sénateurs se mettent d’accord pour clôre les débats sur le projet de loi discuté. Soixante, soit les six dixièmes du Sénat plutôt que la moitié, une majorité bien plus large que ce que la bipolarisation actuelle admet.
Vous l’avez reconnu sous cette histoire, le flibustier ? C’est bien sûr un mot de la famille ; le même mot, à vrai dire. Au départ, il désignait aux États-Unis ces Américains qui fomentaient des révolutions en Amérique centrale. Il a logiquement été adopté ensuite pour ce qui s’apparentait à un détournement de la procédure parlementaire, un sabotage, un acte de piraterie, très bien illustré dans un film assez connu, et même très connu Outre-Atlantique, qui a donné un mème que, pour le coup j’en suis sûr, vous connaissez très bien : Mr. Smith goes to Washington, de Franck Capra, avec James Stewart dans le rôle titre. Monsieur Smith au sénat en français. Oui, c’était l’époque où on savait que “Mister” se traduit par “Monsieur”, c’est lointain.
Le plus long filibuster de l’histoire, avant Cory Booker, avait été celui de Strom Thrumond, qui contrairement à ce que son nom laisserait penser, n’était pas un personnage de Conan le barbabre, mais pire : un sénateur de Caroline du Sud qui occupa ainsi le perchoir durant vingt-quatre heures et dix-huit minutes en 1957 pour s’opposer aux droits civiques des Noirs. Mais cette petite frappe minable n’avait bien sûr rien à dire qui durerait si longtemps. Il ne voulait pas que des Noirs aient les mêmes droits que lui voilà tout, or, une opinion comme ça, ça s’éructe en quelques secondes et encore, souvent un cri de haine suffit, un bras tendu, à la rigueur une cagoule. Plutôt que de tenir un authentique discours, il avait donc récité des textes, la Déclaration d’indépendance, le discours d’adieu de George Washington, ce gerne de choses, et ainsi pillé plus grand que lui au service de ses sinistres instincts. Le terme d’obstruction lui allait très bien, à lui, mais en toute honnêteté malgré les rêves et les fantasmes à son sujet, c’est surtout ça, la piraterie : une bande de vauriens. La flibuste a quand même rarement de l’honneur.
Cory Booker est noir, vous ne le saviez peut-être pas. C’est un des deux sénateurs du New Jersey depuis 2013, un homme assez en vue chez les Démocrates, régulièrement cité parmi les présidentiables (une candidature qui, je dois dire, ne m’aurait pas déplue). Et Cory Booker n’a pas récité, lui. Il a raconté. Il a parlé de son Amérique. De ses idéaux. De l’importance du moment. De la constitution. Du courage. Pendant vingt-cinq heures d’affilée, au Sénat, debout, sans même aller pisser (eh oui, sinon, c’est foutu, on a cédé la place), il a tenu un authentique discours. Je ne l’ai pas écouté en entier, mais j’en ai eu des morceaux. J’espère de tout cœur qu’un vidéaste dévoué nous en fera un best-of ; il y a de forte chance, parce que ce discours est historique — bien au-delà de cette histoire de record, même s’il a bien fait aussi d’éclater ce misérable Thrumond, pour l’impact et l’image. Historique, parce que c’est un discours pour racheter l’Amérique. Lui rendre son honneur. Redresser son échine, si courbée récemment. Il y avait urgence, et pas seulement pour l’Amérique.
Cory Booker a dit des choses comme :
This is an American moral moment… where do we stand for health care? Where do we stand for Social Security? Where do we stand for VA benefits? Where do we stand for our American neighbor? When the call & commandment of every faith in our land is to love your neighbor. What’s the quality of our love, America? Now’s the time to get angry, but let that anger fuel you. Now’s your time to get scared for what’s happening to your neighbors & let that fear bring about your courage.
Et encore :
I don’t want a Disney vacation of our history! I don’t a whitewashed history, I don’t want a homogenized history. Tell me the wretched truth about America, because that speaks to our greatness.
Ou encore :
This is when the most precious ideas of our country are being tested, where the Constitution and the question is being called – Where does the constitution live? On paper? Or in our hearts? This is the moment.
Parce que :
This Constitution has saved my life. It has made my life.
Il parle bien sûr des droits civiques qui s’étaient appuyés sur les promesses que contenait la Constitution américaine pour obtenir leurs droits, des droits déjà en puissance dans le texte et qu’il s’agissait de manifester, quel joli mot si à propos.
Cory Booker est un peu agaçant parfois, il est très télégénique, très américain, un peu faussement démonstratif, exagéré, comme souvent on ne les aime pas ces gens bizarres d’Outre-Atlantique. On sent bien le travail derrière, le poliçage du discours, le professionnel de la politique, de la séduction, de l’image. Parce que, oui, l’Amérique c’est aussi ça. C’est les deux à la fois. Des types sexy au sourire ultra-bright qui te vendent leurs idées. Des types qui font plus long, plus haut, plus fort, comme si ça suffisait.
Mais l’idée de l’Amérique a quelque chose pour elle, n’est-ce pas ? Et le grand spectacle, ça colle des frissons, inutile de le nier. Alors quand ce génie de l’un se met au service de l’autre, quelque chose se passe, en moi en tout cas. Ce sont des moments grisants, ces “Yes we can”. Je voudrais remercier Cory Booker de m’en avoir fourni un, le premier depuis novembre 2024. C’était très nécessaire, je dirais même indispensable. C’est à cette hauteur qu’il faut s’élever, pas moins.
Over the top, my dear American friends. Vous aimez ça, je le sais.
Oh, et, je ne vous ai pas dit ? Cory Booker joue à D&D.