Basses trahisons
Où l'on parlera surtout traduction, de l'anglais, de l'hébreu, de traduction en général, de traductions mauvaises, de traductions fantastiques, de difficulté de la traduction, de sa richesse, de son importance. De sa possible vérité.
-
Collision linguistique
Je ne suis pas trilingue et à vrai dire pas même bi-, mais je me soigne, lentement. En à peu près trois ans, j’ai appris l’hébreu dans mon coin. Je suis loin d’avoir un niveau satisfaisant, je suis encore un peu perdu quand je croise en pleine nature un hébreu sauvage et cadencé, mais parlez-moi un peu lentement, ktsat léat, et je devrais piger le plus gros du truc, à l’oreille. C’est encore plus efficace si j’ai le texte, malgré cette grosse difficulté supplémentaire et, me concernant, particulièrement handicapante, de l’alphabet consonnantique. Voyez-vous, j’ai l’habitude d’apprendre en lisant. C’est comme ça que j’apprends le mieux. Or, l’hébreu, comme l’arabe, exige plus ou moins qu’on connaisse déjà la langue, qu’on sache la parler et la comprendre, avant de savoir la lire. Malgré tout, j’y parviens aujourd’hui et, avec le texte sous les yeux, j’atteins un niveau satisfaisant, un niveau qui me permet de dire, oui, je parle un peu l’hébreu, du moins je le comprends un peu. Donnez-moi un dictionnaire (surtout pour ces fichus verbes) et je déchiffrerai presque à coup sûr. J’ai même renouvelé il y a peu, avec beaucoup d’appréhension, l’expérience sous-titres, déjà tentée sans vraiment de succès du côté d’avril-mai. À présent, oui, j’y arrive. Pas sur tout, pas tout le temps, mais suffisamment pour dire : je parle un peu hébreu. Et comme je parlais déjà un peu l’anglais (plus, mais toujours pas suffisamment) il se produit depuis quelques temps dans ma tête de bien jolies collisions.
-
Il n'y avait dans l'arche que les deux tables de pierre
אין בארון רק שני לחות האבנים אשר הנח שם משה בחרב אשר כרת יהוה עם בני ישראל בצאתם מארץ מצרים
-
Je suis celui qui est
Exode 3.14 a très longtemps été traduit par un présent. On a, au départ, “Ἐγώ εἰμι ὁ ὤν” dans la Septante, un présent, “Ego sum qui sum” dans la Vulgate, présent aussi, “Je suis celui qui est” dans la Bible de Jérusalem, “Je suis celui qui suis” dans Segond, “I am what I am” dans King James, mais tout de même “Je suis celui qui serai” dans la TOB, la traduction œcuménique, qui date de 1975. Pourquoi ce futur au deuxième verbe être ? Eh bien tout simplement parce que, en hébreu, ce sont deux futurs identiques à la suite, אֶֽהְיֶ֖ה אֲשֶׁ֣ר אֶֽהְיֶ֑ה, èhiè ashèr èhiè. Exode 3.14 devrait se traduire, littéralement, par “je serai qui je serai”. André Chouraqui en était tellement embêté que, dans sa traduction à lui, de 1974, dont l’objectif était de redécouvrir l’hébreu enfoui sous les traditions vernaculaires, il a carrément gardé l’hébreu, avant de poser cette traduction très littérale qui allait contre mille cinq cents ans de traduction :
-
Retour en traduction
Parler de traduction, en parler en détail, avec minutie, je ne le fais qu’avec É., et c’est alors tout de suite très pointu puisque c’est son métier aussi, et même dans son cas sa formation universitaire. Dans le temps j’allais souvent sur un forum de traducteurs (surtout -trices), mais il a disparu quelques mois, et ses archives avec lui, et avec tout ça la plupart de ses intervenants, si bien que j’ai perdu l’habitude de m’y rendre. Et puis là encore, on parlait entre collègues, on ne faisait pas d’effort de pédagogie particulier. On justifiait nos choix entre professionnels.