Comme cela se sent dès les premières pages, La Maison vide est un livre magistral, d’une épaisseur folle, tout à fait du même acabit que l’Histoire de la nuit du même Laurent Mauvignier, mais peut-être plus impressionnant, plus fort, plus prenant du fait qu’il se passe ici complètement, résolument de l’artifice romanesque.

Nous sommes prévenus pourtant : entre ces pages, le narrateur imagine tout. Il imagine toute l’histoire d’une famille sur quatre générations, sans qu’on sache si cette famille est aussi celle de l’auteur en plus d’être celle du narrateur, mais peu importe, car même s’il s’agissait d’une sorte de biographie familiale à la manière de Kolkhoze, ce ne serait pas du tout l’œuvre d’un travail de recherche, du moins pas de recherche historique. Car, si cela n’a rien de romanesque, si on ne cherche pas les artifices, qu’on reste au plus près de la vie, on reste aussi, résolument, dans le cadre d’un roman, dans le cadre d’une œuvre d’imagination, pas une reconstitution méticuleusement appuyée sur les preuves, non, mais une reconstitution tout de même, seulement appuyée sur autre chose, une autre vérité, une autre forme de vérité. Celle du sentiment peut-être, de l’intuition, de la littérature, oserais-je, tout simplement, cette vérité que la littérature nous fait atteindre, comme aussi dans leur genre la peinture ou la photographie le font, le cinéma le fait, l’art, en bref. Ainsi sur quatre générations (en fait plutôt trois, j’y reviendrai), le narrateur reconstruit tout à partir de presque rien : d’une maison vide. Vide de ses occupants, mais pas tout à fait de ses meubles, ses bibelots, ses vieux souvenirs qui sont bien loin d’être rien évidemment, en particulier le premier d’entre eux — un piano de concert dans une humble fermette tourangelle qui impose sa présence imposante et incrongrue au milieu du salon —, mais on comprend très bien et le narrateur le premier qu’ils ne sont pas tout, qu’ils sont même, oui, presque rien en regard des vies entières qui les entourent, qu’ils ne décrivent que si peu, qu’ils ne décrivent qu’à peine, et pourtant voilà l’auteur qui se lance à l’assaut de ces vies-là dans toute leur profondeur, qui s’en va les explorer jusque dans leurs moindres replis, qui imagine tout, dans le plus grand détail, jusqu’à l’intime, jusqu’à leur donner vie.

Le secret, du moins l’un des secrets, c’est qu’il bénéficie ce narrateur d’un petit peu plus que ces objets en réalité : des histoires qui ce sont racontées sur ces personnages, qui tous appartenaient à sa famille, mais ces histoires plus peut-être que d’autres sont terriblement parcellaires et il n’y a plus accès, alors, par cette maison vide et ces quelques objets, il va les réinventer tout entières grâce à l’arc tendu qui constitue le point aveugle du récit, le suicide de son père, dont on parlera bien peu, à peine, il ne sera qu’évoqué, mais qui est l’arrivée que le narrateur fixe dès le départ, le point vers lequel doit se diriger le sens de tout cela, le point qu’on ne peut trahir, qu’on ne trahira pas. Et de ce suicide, de cette quatrième génération dont on ne dira presque rien mais que les trois autres seront entièrement chargées d’expliquer, il est remonté, vers l’opprobe de sa grand-mère qu’il connaît, pas dans le détail, pas du tout, au contraire il le connaît précisément du fait que personne n’en parle, et de cet opprobre il a dérivé la mère de cette grand-mère, la pianiste, dont il a fallu qu’il reconstitue encore son père et sa mère à elle, avant d’arriver à un point satisfaisant, le point qu’il prendra comme départ de son récit qui, de là, va dérouler cinquante ans d’une histoire du vingtième siècle à la fois tout à fait banale et tout à fait singulière, unique, mais comme toutes les histoires le sont, une unicité humble, unique du seul fait qu’on la décrit tant, une histoire d’oppression patriarcale, de guerre imbécile, de peine de cœur et d’ambitions contrariées, de lâchetés successives, de petitesses immenses et de grandeurs infimes, minuscules, presque indiscernables, presque entièrement contenues dans toute humanité du moment qu’on s’y penche, du moment qu’on creuse, qu’on déplie toute une vie pour étaler ainsi, pas toujours avec pudeur, mais toujours avec sincérité, l’écheveau des passions intérieures qui l’animait. Pas un personnage n’y sera sympathique, et tous auront notre sympathie, à tous nous pourrions dire, oui, tu es un être humain, je peux comprendre, je peux avoir pitié, je pourrais te blâmer mais à quoi bon, tu as déjà payé, et plutôt cher, tes défaillances.

Tout cela est écrit dans cette langue dont j’essaye, à petite échelle, modestement, très modestement de vous donner une idée ici, une langue faite de phrases très longues, infiniment découpées, qui jamais ne se privent des détours qui vont justement donner au récit cette épaisseur tant recherchée, cette manière de ne se priver de rien, de ne pas détourner le regard, de dire tout, tout ce qu’il y a à dire, autant que possible, sans souci de concision aucun, parce que c’est là ce qui l’intéresse et c’est là qu’il nous intéresse, cet auteur, quand il parvient comme ça à s’insinuer partout, à devenir rivière, flot, bouillonnement, à la fois désordonné mais toujours bien dans son lit à moins d’une crue soudaine et bien sûr ces crues surviennent et la phrase déborde mais même cette crue finit toujours, car tout finit toujours, et nous pouvons enfin reprendre notre souffle avant de plonger dès que possible, à la première occasion, là, entre deux portes, un sandwich à la main, de nouveau entre ces pages, pour encore une phrase, juste une, une seulement, car le temps manque et c’est fort dommage car on voudrait n’avoir que cela à faire, lire La Maison vide jusqu’à la fin des temps.