Le corps des hommes est pour moi un sujet épineux. Pas qu’il me gêne, évidemment, la preuve, j’en ai un dans lequel je me sens à peu près bien. Il me cause bien quelques soucis périodiques mais, dans l’ensemble, je n’ai pas à m’en plaindre et, passée une phase adolescente durant laquelle il me complexait, car je le trouvais trop frêle, il ne m’a jamais trop fait honte. Seulement, je ne sais pas bien par où le prendre, d’un point de vue érotique. Je comprends certaines choses à son sujet, mais pas tout. Son esthétique générale me parle, mais pas vraiment le désir qu’il suscite. Je peux donc le trouver beau, bien sûr, mais j’ai du mal à le trouver sexy. Autrement dit : je suis très hétérosexuel, comme garçon.

De ce point de vue, mais n’allez pas prendre mes maigres intuitions limitées à mon cas particulier, dans ce segment particulier de la population, pour des vérités générales, le corps de l’homme me paraît moins universel que celui de la femme. Entendez par là : j’ai l’impression que le désir des hommes hétérosexuels se déclenche à la vue d’une très grande variété de corps féminins1, celui des femmes hétérosexuelles me semble bien plus sélectif. À chacune son chacun et, en la matière, c’est la variété qui règne. J’ai le sentiment qu’il n’existe pas ici de réponse universelle. Du point de vue de la théorie de l’Évolution, tout colle, nous noterons : le mâle cherche à se répandre à tout prix et peu importe le flacon, la femelle choisit attentivement celui qui lui donnera l’ivresse.

J’en viens au mien. Il est très loin de déclencher le désir de toutes. Il est même plutôt particulier, j’ai l’impression. Il est très fin, déjà. Sur l’échelle Caville-Chalamet, il penche très nettement à droite2. Il a des jambes, par exemple, que bien des femmes lui envieraient. Longilignes, dessinées. Je crois que, grâce à elles, je ferais une très belle drag-queen. Le reste conviendrait moins, cela dit. Des hanches étroites. Bien peu de ventre, ça c’est un plus, mais pas tout à fait “pas de ventre” non plus, surtout hors de la station debout. Des épaules ni larges ni tombantes, assez carrées mais tout de même plutôt en dedans, ce qui ne met pas mon torse en valeur alors qu’il en aurait sûrement besoin. Je ne suis presque que lignes, avec bien peu de courbes. C’est parfois un avantage, mais parfois non. Dans l’ensemble, mon corps n’est pas vraiment un modèle de virilité. J’ai cependant atteint cet âge miraculeux où je peux enfin dire que je suis bien conservé. Mon corps n’a que très peu évolué, en bien comme en mal. Il fait aujourd’hui un peu plus jeune qu’il n’est.

J’ai la peau douce, très fine elle aussi, tellement qu’elle en est trop fragile. Des grains de beauté partout, des accidents, d’éternelles irritations, une pilosité trés réduite et plutôt anarchique. Si j’ai un peu de ventre, d’ailleurs, plutôt que pas du tout, c’est à cause de ça. En regardant bien, au-dessus de mon nombril, on découvre une assez large cicatrice. C’est la trace d’un mélanome qu’on m’a retiré en 2012. Ma peau ne doit pas être exposée directement au soleil ; ça me tuerait littéralement et ça l’a presque déjà fait. Cette cicatrice a déséquilibré ma ceinture abdominale, qui sans cela serait mieux tenue, dirais-je. Plus nette qu’elle n’est, même si elle a de beaux restes. Autre détail que cette fragilité épidermique impose : je suis bien conservé, certes, en gros, mais pas de partout. Regardez mes coudes et vous verrez que j’approche la cinquantaine. C’est suffisamment localisé pour que je puisse en rire, mais je sais bien que le reste ne devrait pas trop tarder. Mon cou plisse et pour le peu que j’en aie, ma chair s’affaisse plus qu’autrefois. Mon dos avait bonne réputation à l’époque de mes douleurs adolescentes. J’ai bien peur qu’il ne la mérite plus.

Mon corps est ce genre de corps qui a vraiment besoin d’une tête pour être apprécié, je crois. À lui seul, il n’aurait eu que bien peu de succès.

Notes
  1. Ce qui rend d’autant plus absurde les diktats esthétiques que ce corps-là subit ; le corps de la femme est beau et désirable d’une infinité de manières, vraiment. Bien sûr, pression sociale aidant, le corps long et fin emportera le plus de suffrages : il suscitera le désir de tous. Mais cela ne veut pas dire que les autres, les très nombreux autres, ne suciteront le désir d’aucun, loin de là. Encore une fois : le mâle est fort peu sélectif. Les courbes, en particulier, les chairs rebondies font elles aussi forte impression à la plupart et j’ai bien peur de pouvoir dire, à ma grande honte d’être masculin, que pour la plupart d’entre nous la nudité suffit. 

  2. Il a tendance à pencher de toute façon. Mon corps n’est pas très droit.