Kaddish
J’ai enterré aujourd’hui la mère d’une amie, une femme juive pas pieuse du tout comme presque toutes les femmes juives françaises de cette génération, la génération de ma mère. Celles dont les parents avaient connu la guerre et en étaient tout juste revenus. Le judaïsme était alors chose compliquée1. Pour mon grand-père Choulem, c’était devenu un arrêt de mort et il ne tenait pas assez au judaïsme pour lui sacrifier une deuxième famille. Il en abandonna tout ce qu’il pouvait abandonner. Mais bien sûr on n’abandonne jamais vraiment tout. La langue qu’il parlait, la cuisine qu’il mangeait, les gens qu’il fréquentait, sa culture, même sa profession respiraient le judaïsme. C’était encore très clairement un juif. Ma mère est indiscutablement une femme juive, élevée par des parents juifs. Mais les aspcets rituels, liturgiques, les aspects religieux de cette religion qui a défini tout un peuple, de cette religion devenue tradition, ces aspects, eux, n’ont pas survécu. La foi en premier lieu.
Comme ma mère, cette femme que j’enterrais n’avait jamais eu la foi, elle ne faisait pas shabbat et à peine pessah ou kippour. Elle avait dit logiquement à sa fille : je ne veux pas d’enterrement religieux. Son judaïsme n’était pas religieux, c’était l’autre versant, celui de l’histoire et de la culture. De la tradition sans les éléments qui la trahiraient aux yeux des observateurs extérieurs, kippa, culte, rites visibles. La tradition qui mange des foies de volaille et, oui, celle qui pose une petite menorah sur le buffet, mais purement décorative et, surtout, invisible de la rue. Facile à cacher. Le problème, c’est qu’on n’enterre personne avec des latkès. C’est plein de contradiction, le judaïsme. Alors, la mère avait dit à la fille : je ne veux pas d’enterrement religieux, sauf si c’est Delphine Horvilleur qui officie.
C’était Delphine Horvilleur qui officiait.
Moi, j’étais censé lire le kaddish au moment de la mise en terre, pas tout seul heureusement, car je ne connais pas grand-chose à tout ça : au sein du minian, ce groupe de dix personnes indispensables pour tout un tas d’actes liturgiques du judaïsme traditionnel, l’assemblée minimale pour former une synagogue. Ça aurait pu me donner l’occasion d’étrenner officiellement mon hébreu tout neuf, mais non pas du tout, cette prière est dite en araméen figurez-vous, la langue de l’exil. Celle du talmud de Babylone. Langue que j’avais croisée il n’y a pas très longtemps en tombant, dans les papiers de ma mère, sur le document attestant du mariage religieux de la sienne, son premier mariage, avec un homme mort pendant la guerre, lui, le père de mon oncle Henri. Un homme qui n’a pas eu le temps d’abandonner son judaïsme visible. Ce document, l’acte de mariage religieux entre Sara et Avigdor2, était en araméen lui aussi.
Il faut un quorum de dix personnes pour ce kaddish parce que la vie, les grandes occasions de la vie, les moments parmi les plus vivants de la vie qui souvent passent comme dans un rêve à trop nous être étrangers doivent, pour cette raison ou pour une autre, s’élever jusqu’à la dimension sociale. Ils ne sont pas du ressort de l’intimité pure, ceux-ci. Notre vécu doit y être validé par le vécu des autres ; sans quoi, il existerait à peine, ce ne serait, encore une fois, qu’une sorte de rêve éveillé. Il faut un minian pour lire le kaddish, il faut un minian pour prononcer un mariage. Afin que d’autres le vivent et qu’ainsi ce rêve fasse réalité, qu’il devienne indéniable puisque d’autres y auront assisté, qui pourront témoigner. Peut-être est-ce ainsi et seulement ainsi qu’on est le plus vivant : quand on partage. Quand l’intimité ne suffit plus et qu’il faut exprimer.
Mais la sagesse juive ne se fait pas d’illusions : dans ces moments très forts qu’il s’agira de partager, on parle une langue que personne ne connaît.
Sauf Delphine Horvilleur, évidemment.
Notes
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Il ne s’est pas beaucoup simplifié depuis, mais quand même un peu. J’écrirai un jour tous ces virages. ↩
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Officiellement Victor, pour l’État français. C’est l’avantage d’avoir un prénom qui ne s’écrit pas avec l’alphabet latin, on l’épelle comme on veut à l’officier de l’État-civil et Avigdor en avait profité, comme de très nombreux autres, pour franciser son prénom. Victor. Je ne crois pas que c’était déjà pour cacher son judaïsme, même si les pogroms en Pologne étaient déjà une cause fréquente d’immigration en France. Je crois simplement que ça se faisait, alors. Choulem, lui, ne l’avait pas changé, notons. (Mais il ne savait ni lire ni écrire le français et l’officier d’État-civil l’avait orthographié Szulin, parce que nationalité polonaise donc ch = sz, et puis em, in, on va quand même pas tendre l’oreille et chipoter pour si peu.) ↩