Journée portes ouvertes
Intuition, sur une inspiration de Rob Donoghue…
Dans le jeu tradi (entendez : celui que j’ai appris à dix ans), le rôle de MJ est à 100 % d’être l’hôte de la partie, c’est-à-dire à la fois son initiateur, son animateur et le plus investi dans son organisation et sa réussite (je masculinise à outrance, parce que ça colle bien au propos). Or, prendre du plaisir dans ce genre de situation, ce n’est pas donné à tout le monde. C’est épuisant, souvent frustrant. Plus rare encore sont ceux qui parviennent à y prendre du plaisir sans contrepartie aucune, ni la reconnaissance ni même le plaisir de constater que ça plaît. Ça demande une disposition d’esprit tout à fait particulière et certainement pas mal de maturité émotionnelle.
Toutes choses dont le (oui, encore) rôliste moyen n’est pas nécessairement pourvu.
Jusque-là, j’enfonce des portes ouvertes et je ne sais pas vraiment si j’en rencontrerais de fermées. Mais ça me permet de voir qu’un des axes très nets de l’histoire récente du jeu de rôle va être de s’attaquer à ça, à ce problème-là, par beaucoup de moyens différents.
Le premier, pas nécessairement chronologiquement, quoique, les parties avec co-MJs ne sont pas exactement récentes, va chercher à répartir le rôle de MJ entre tout le monde, ou entre plus de monde, voire à se passer de ce rôle complètement. L’objectif est de rendre le jeu plus facile, plus convivial, mieux réparti, moins intimidant, moins fatigant à préparer, à organiser. C’est la narration partagée, le jeu sans MJ ou tous MJ, les Alice is Missing et les Pour la reine. Là encore : porte ouverte (par ailleurs, ce n’est pas nécessairement “pour s’attaquer à ça” que cet axe est apparu, il avait d’autres excellentes raisons de le faire, comme, au hasard : c’est très fun aussi).
Ouverte aussi, mais peut-être un peu moins : quand on est dans ce rôle d’hôte, on va plus facilement penser que le résultat, la partie, la fiction produite, la soirée passée, est entièrement sienne. Qu’on en est non seulement responsable, on en est propriétaire. De là certains comportements toxiques : les chutes de nécropole, le dirigisme excessif, l’absence de considération pour les autres et leur sécurité émotionnelle au profit de “la partie telle qu’on l’a envisagée”, l’œuvre (c’est le mot) qu’on propose et qu’il serait malvenu, impoli, criminel d’altérer. L’objectif, cette fois, c’est de rendre le jeu plus collectif, moins égocentré, moins au service d’un seul et de son plaisir. C’est l’axe Apocalypse World, si vous voulez. Soyez fans des personnages, pas de votre “création”.
Ouverte enfin, celle-là plutôt grand : le contrat social. Poser les choses dès le début, dans les deux sens, afin par exemple de s’assurer de l’investissement continu de tous et pas seulement du MJ, de répartir les fonctions annexes (organisation, accueil, prise de note, récit, cartographie, whatever), de se préoccuper des attentes de chacune et chacun. Autrement dit : clarifier la situation. Ne pas laisser entendre qu’on cherche des gens pour s’amuser de temps en temps quand, en réalité, on cherche des otages pour nous écouter parler et applaudir les fruits de notre imagination. Notez que cet exercice, parfois implicite d’ailleurs (par exemple en creux dans une annonce de MJ qui cherche des partenaires et présente sa campagne), n’est pas avant tout destiné à la calibration, mais à la sélection. Il s’agit de savoir si, oui ou non, on voudrait jouer comme ça. Pas de changer sa façon de jouer pour plaire aux autres (même si ce n’est pas interdit non plus).
Ce qui me frappe dans tout ça (ce qui arrive quand les portes s’ouvrent dans la gueule), un peu annoncé par ce petit chacune et chacun venu se glisser dans le paragraphe du dessus, c’est combien la féminisation de ce loisir en dépendait. Sans tout ce parcours, et bien qu’il y ait eu bien sûr des joueuses depuis le début (ma première grand tablée, où j’étais MJ, en comptait six, et deux joueurs en plus de moi), cette configuration se prête bien trop aux rapports de puissance pour être agréable quand on a déjà l’impression d’en subir trop ailleurs, quand on les fuit, quand ils ne nous intéressent pas, quand on n’est pas là pour applaudir sans rien dire ou, plus généralement, quand l’immaturité émotionnelle nous gonfle déjà bien assez comme ça.
Ce qui me frappe aussi, c’est qu’il reste tout à fait possible de jouer complètement tradi en intégrant tout ça. Peut-être pas le premier point — et encore, voir la notule sur les co-MJs — mais au moins les deux suivants. Certaines tables ont même toujours fonctionné comme ça sans avoir du tout besoin qu’on les oriente. Tout ce qu’il faut, c’est que la personne qui endosse le rôle du MJ soit au moins un peu consciente de cette affaire, consciente d’être l’hôte et de devoir pour cette raison en rabattre sur ses exigences, en rabattre volontairement, explicitement. De comprendre que tout le monde ne pourra pas être autant investi et très bien s’en accommoder, ou de s’investir moins soi-même. Sinon, ce sera la cata.
Ce qui me frappe enfin, c’est que ce loisir ait eu besoin de se poser ce genre de questions et de concevoir des jeux qui en intégraient les réponses. Est-ce que d’autres domaines devraient aussi en passer par là mais ne l’ont jamais fait ? Est-ce que d’autres domaines l’ont fait et que je ne m’en rends pas compte ? Est-ce qu’il n’y a que dans le jdr que ce problème se pose sous cette forme et appelle ce genre de solutions ?