Collision linguistique
Je ne suis pas trilingue et à vrai dire pas même bi-, mais je me soigne, lentement. En à peu près trois ans, j’ai appris l’hébreu dans mon coin. Je suis loin d’avoir un niveau satisfaisant, je suis encore un peu perdu quand je croise en pleine nature un hébreu sauvage et cadencé, mais parlez-moi un peu lentement, ktsat léat, et je devrais piger le plus gros du truc, à l’oreille. C’est encore plus efficace si j’ai le texte, malgré cette grosse difficulté supplémentaire et, me concernant, particulièrement handicapante, de l’alphabet consonnantique. Voyez-vous, j’ai l’habitude d’apprendre en lisant. C’est comme ça que j’apprends le mieux. Or, l’hébreu, comme l’arabe, exige plus ou moins qu’on connaisse déjà la langue, qu’on sache la parler et la comprendre, avant de savoir la lire. Malgré tout, j’y parviens aujourd’hui et, avec le texte sous les yeux, j’atteins un niveau satisfaisant, un niveau qui me permet de dire, oui, je parle un peu l’hébreu, du moins je le comprends un peu. Donnez-moi un dictionnaire (surtout pour ces fichus verbes) et je déchiffrerai presque à coup sûr. J’ai même renouvelé il y a peu, avec beaucoup d’appréhension, l’expérience sous-titres, déjà tentée sans vraiment de succès du côté d’avril-mai. À présent, oui, j’y arrive. Pas sur tout, pas tout le temps, mais suffisamment pour dire : je parle un peu hébreu. Et comme je parlais déjà un peu l’anglais (plus, mais toujours pas suffisamment) il se produit depuis quelques temps dans ma tête de bien jolies collisions.
La dernière en date : אופן. Prononcez “ofen” mais en fait non, vous ne prononcerez pas comme il le faut pour une raison très rigolote sur laquelle permettez que je digresse. Tout se joue dans le “e”, qui est là, prononcé comme je l’ai entendu jusqu’ici (il est peut-être prononcé différemment ailleurs, c’est même très probable), un “schwa”. Un “schwa” ? vous dites-vous. Mais qu’est-ce donc ? Encore un truc d’oriental ! Pas du tout. Des schwas, le français en est plein. Vraiment plein. Le schwa, qui nous vient… eh bien de l’hébreu שווא, “shva” ou “choua”, qui signifie “vide”, c’est ce qu’on pourrait appeler en français le “e” muet. Techniquement, c’est le terme employé en linguistique pour désigner la voyelle moyenne centrale, le [ə], très commun dans beaucoup de langues. Mais, en français, on ne le place jamais comme ça en voyelle avant un “n” bien sonore comme on le fait en hébreu dans “ofen”. Le plus souvent, c’est en épenthèse, autrement dit comme une prothèse finale adjointe qui vient nous aider à prononcer le mot suivant, par exemple : ours brun. Vous l’entendez, ce “e” écrit nulle part entre les deux mots ? C’est un schwa. On l’écrit souvent aussi, sans le prononcer toujours : autre. Pas le scwha. Autre genre. Le schwa. Il lui arrive même souvent, quand on n’est pas trop méridional (auquel cas on en fiche partout)1, de le placer en milieu de mot : portefeuille. Contrepétrie. Remarquez que ce sont en réalité deux mots collés l’un à l’autre, de là cet embarras du schwa. Mais le plus souvent, un “e” en français, eh bien il n’est pas neutre à ce point, pas moyen à ce point. On l’accentue, il devient haut, pour plus d’effet. Ou bien on le baisse, pour plus de gravité : ça marche un peu. Il lui arrive de se glisser quand même parfois dans un mot anodin, dont la graphie pourrait nous faire croire le contraire : meurtre. On s’en sert aussi, quoique rarement (notez ici l’absence de schwa ; le “e” de rarement est complètement muet, du moins quand on habite au nord de la Loire et à l’ouest du Quiévrain), rarement, donc, mais tout de même parfois, pour différencier singulier et pluriel, figurez-vous : des œufs (voyelle basse), un œuf (voyelle moyenne : schwa). Des bœufs, un bœuf. Mais je ne comptais pas vous bassiner avec ça, navré. Ce qu’il y a, ce qui est intéressant, c’est tout de même de noter que si le mot “schwa” nous vient de l’hébreu et si en hébreu on arrive à en trouver comme ça avant un “n”, c’est évidemment parce que, d’une certaine manière, en hébreu, toutes les voyelles2 sont des choix. On choisit comment les prononcer, car la graphie n’impose rien. L’usage s’en charge évidemment, mais songez que c’est ainsi qu’on s’est retrouvé, circa dix-neuvième, avec des ashkénazes qui prononçaient l’hébreu très différemment des séfarades. Rergardez aussi comment les arabophones interchangent tout le temps les e et les a, d’un pays à l’autre. Pour eux, là aussi, c’est un choix.
Bref : ofen, en hébreu, c’est la façon, la manière. Pour dire “normalement”, “en gros”, “en général”, on dit “béOfen Clali” (באופן כללי), soit littéralement “de façon générale”, comme en français. Et si vous avez suivi mon guide de prononciation du précédent paragraphe et que vous parlez un peu anglais, il y a peut-être eu un écho avec un autre mot, anglais celui-ci : often. Oui, c’est exactement comme ça qu’il se prononce, mais pour une raison mystérieuse, s’il y en a une, car c’est un autre mot qui en anglais résonne réellement avec lui, par rebond : la mode. En hébreu, אופנה. “Ofna”. Et bien sûr en hébreu, une telle proximité graphique nous indique que les deux sont bien des dérivés de la même racine aleph, pé, noun. La mode, c’est aussi la manière et la façon, d’ailleurs en français aussi mais plutôt lointainement, non ? Alors qu’outre-manche, on a complètement gardé ce lien : fashion.
Bim. Bon sang mais c’est bien sûr. Collision. La fashion des anglais, c’est notre façon !
Notes
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Toutes mes indications phonétiques sont désespérément franco-parisiano centrées, je l’admets autant que je le déplore, mais que voulez-vous ? C’est ainsi que je parle moi. ↩
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Du moins toutes les vraies voyelles. Ne me demandez pas quel est le critère, je me contente de vous les lister, c’est facile il n’y en a que deux : a et e. Les i, les o, les ou, les y surtout, sont en réalité notés (la plupart du temps) dans l’alphabet hébreu, tout consonnantique qu’il soit, parce qu’elles sont considérés comme des quasi-consonnes. ↩