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Poésie en lettres capitales

Ça y est, le (double) statut est ouvert, le (double) casse-tête lancé. L’URSSAF m’a reconnu, le CFE aussi, j’ai obtenu l’ACCRE qui me donne droit à l’ARCE et je dois en informer Pôle emploi, mais pas celui d’Arcueil, qui ne gère que la partie emploi : celui de Cachan, qui s’occupe des indemnités (la fusion de l’ANPE et des ASSEDIC a principalement servi à ce que des gens confondent ; je me suis moi-même trompé la première fois, et j’ai croisé la deuxième une personne dans le même cas).

Me voici donc officiellement indépendant. J’ai même un site professionnel, encore en chantier, mais déjà noir et blanc.

La vie est une fête.

Ceci était, sur ce blog, mon centième billet.

Comme je disais l'autre jour...

J’ai résumé L’Étranger, il y a longtemps, par une phrase dont je reconnais qu’elle est très paradoxale : “Dans notre société tout homme qui ne pleure pas à l’enterrement de sa mère risque d’être condamné à mort.” Je voulais dire seulement que le héros du livre est condamné parce qu’il ne joue pas le jeu. En ce sens, il est étranger à la société où il vit, où il erre, en marge, dans les faubourgs de la vie privée, solitaire, sensuelle. Et c’est pourquoi des lecteurs ont été tentés de le considérer comme une épave. On aura cependant une idée plus exacte du personnage, plus conforme en tout cas aux intentions de son auteur, si l’on se demande en quoi Meursault ne joue pas le jeu. La réponse est simple : il refuse de mentir.

Mentir ce n’est pas seulement dire ce qui n’est pas. C’est aussi, c’est surtout dire plus que ce qui est et, en ce qui concerne le cœur humain, dire plus qu’on ne sent. C’est ce que nous faisons tous, tous les jours, pour simplifier la vie. Meursault, contrairement aux apparences, ne veut pas simplifier la vie. Il dit ce qu’il est, il refuse de masquer ses sentiments et aussitôt la société se sent menacée.

Albert Camus, préface à l’édition universitaire américaine de L’Étranger, écrite le 8 janvier 1955.

Tous avec moi : Être civilisé, c’est préserver les autres de la vérité.

La vieille femme et la mort

Je suis allé deux fois au cinéma ces derniers temps, un petit exploit à mon échelle. Je n’aurais pas pu mieux tomber, le contraste entre les deux films était saisissant.

La première fut pour Ozon, Dans la maison, une sympathique tentative d’expliquer au monde que jamais le cinéma n’arrivera à la cheville de la littérature, film pas désagréable et même plutôt plaisant, car humble après tout, et parce que Fabrice Luchini et Kristin Scott Thomas. De plus, je ne pouvais qu’être d’accord. Le cinéma est une peccadille, un art tout à fait mineur, et voilà tout.

Et puis Haneke, qui fut tout le contraire. Amour est prodigieux et s’élève à d’effrayantes hauteurs, que j’aurais bien du mal à décrire. La beauté des plans, bien sûr ; la justesse. Mais avant tout, la force de son cinéma consiste très exactement en ce qui fait défaut dans la littérature : la musique et le silence.

Au cinéma, rien de plus facile que d’incorporer le grand art, la musique, l’art des cimes par excellence, quand on applaudirait des deux mains l’écrivain qui, à force de labeur et de talent, parviendrait péniblement à en dire quelque chose et la ramener sur terre. C’est que le cinéma est né du silence, ce cousin de la musique, quand la littérature, elle, est issue de son exact contraire. La littérature est bavarde.

Haneke ne se prive même pas d’une curieuse séquence de plans fixes et muets sur d’assez jolis tableaux, comme pour nous signaler qu’en cela aussi, le cinéaste dispose de meilleures armes que le romancier, de meilleurs moyens d’arriver à ses fins. Dans le jeu des acteurs également, nous sentons quelque chose : le romancier, surtout le mauvais, enseveli ses personnages sous le poids de ses propres choix, quand le cinéaste leur laisse la bride au cou, juste ce qu’il faut, un regard, une attitude, une façon de s’appuyer sur la table avec les phalanges plutôt qu’avec les doigts, afin que nous les sentions vivre.

La musique est de Schubert en majeure partie. C’est décidément le seul compositeur à m’arracher des larmes.

Le solipsiste s’arrête derrière la bergerie, la caravane kantienne passe

J’observe le Soleil se lever au bout d’un champ. Quelques minutes plus tard, il passe derrière la bergerie. Réapparaîtra-t-il de l’autre côté ?

Le solipsiste répond « non », ou plutôt qu’il n’est sûr de rien. Selon lui, là s’arrête toute possibilité de connaissance. Et, en effet, qui vous dit que le malin génie des Méditations métaphysiques, lassé de la routine, n’a pas décidé aujourd’hui de changer la course millénaire de l’astre ? Qui vous dit que la cuve à électrodes dans laquelle est plongé votre cerveau ne va pas changer de composition chimique ? la matrice se reprogrammer soudain ? L’argument est imparable.

La seule connaissance disponible au solipsiste, c’est le cogito. J’ai vu le Soleil, j’ai vu la bergerie, le Soleil est passé derrière.  Rien ne me garantit leur réalité. Seuls existent à coups sûr des événements internes, les sensations que j’ai vécues.  En d’autres termes : je pense. Or, si je pense, une nouvelle connaissance devient disponible, un jugement analytique a priori : je suis[1]. Car le fait de penser n’est conçu qu’au sein d’un ensemble plus grand, le fait d’être. B Ð A[2] : B est inclus dans A. Donc, si B, alors A. Même le solipsiste s’incline devant la logique des prédicats.

Nous pourrions aller plus loin cependant : d’où vient le jugement B Ð A duquel le cogito découle ? Est-il entièrement, purement, logique, sans  aucun rapport avec l’expérience ? En d’autres termes kantiens : est-il vraiment analytique plutôt que synthétique ? Mais, oui, il nous faut l’admettre, une pensée est un contenu, de là s’impose donc par nécessité logique l’existence d’un contenant, d’un ensemble plus grand qui l’inclue. Aussi nous faut-il remonter d’une case pour trouver la synthèse : une pensée est un contenu, point. Là est le jugement synthétique a priori du solipsiste. Le seul. Le lieu de sa foi.

Seulement voilà, hors de la posture philosophique et de la psychose schizophrénique, nous sommes assez loin d’être solipsistes, et le Soleil, tenez-vous bien, sera passé de l’autre côté de la bergerie dans dix minutes environ.

Voici un jugement synthétique a priori, uniquement fondé sur l’induction, l’utilisation de l’expérience pour relier les pointillés. C’est une conviction. Un a priori.

Or, l’exigence de la science est précisément de le transformer en jugement analytique au moyen d’un jugement synthétique de niveau supérieur[3] : par exemple, le Soleil est sur une trajectoire circulaire, il faut donc qu’il continue sa route et passe de l’autre côté. Là, c’est bien évidemment la trajectoire circulaire le jugement synthétique. Le reste  n’est qu’une application de logique pure, du genre de B Ð A.

Et vous voyez qu’il est terriblement possible de se planter, à ce compte-là. Car en réalité, il se pourrait bien que la Terre soit elle aussi dans le coup.  Mais, que voulez-vous ? Pour nous les bergers, c’est le risque du métier.

Notes

[1] Je n’invente pas grand-chose, pas vrai ? Descartes aussi y est venu par le malin génie.

[2] Désolé pour cette convention bizarre. Le premier qui me trouve le code ascii correspondant au vrai signe de l’inclusion gagne une figurine de Kant, mint condition.

[3] Ce qu’un étudiant de maîtrise s’intéressant à la causalité en physique aurait appelé « repousser les causes pour expliquer les effets ».

Moment de lucidité

L’ivresse cannabique agit sur le littérateur à l’inverse de l’ivresse : plutôt que d’écrire sous son emprise des paragraphes enflammés qu’il raturerait de honte sobre le lendemain, elle le pousse à relire les lignes de la veille pour les juger navrantes et ridicules.

Et bon appétit bien sûr !

Le troisième clan était le monde proprement dit, ce monde des bals, des dîners, des toilettes brillantes, qui se retient d’une main à la cour pour ne pas tomber dans le demi-monde, qu’il s’imagine mépriser tout en partageant ses goûts.

Léon Tolstoï , Anna Karénine, deuxième partie, 1877.

Thèse : La dictature de la petite bourgeoisie est la conséquence nécessaire, logique, de l’apparition de la classe moyenne qui, par simple effet de masse, de nombre, a représenté, de l’instant où elle sortit de la misère, le plus gros contingent économique du pays. Dès lors, déplorer son emprise, c’est déplorer par effet de bord l’aisance financière nouvelle du plus grand nombre, soit la plus grande[1] réalisation de l’Occident.

Le schéma est rigoureusement le même que pour la disparition de la noblesse au profit de la bourgeoisie : une classe moins aisée, moins légitime, mais plus nombreuse, pèse tant et si bien sur l’économie du pays qu’elle impose avec le temps l’ensemble de ses codes au détriment de ceux de ses prédécesseurs, codes anciens qui finissent par disparaître même au sein de leur classe « de naissance ».

Les nouveaux usages sont, très généralement, des versions abâtardies des anciens apparues « pour faire comme », d’après l’indépassable schéma bourdieusien de la distinction. Ils leur sont donc objectivement inférieurs (parce que détachés de leur origine, parce que mal compris, parce que mal-appris, parce que mis de travers, etc.). [2]

Mais voilà : force est de constater que les rangs de la (toute) petite bourgeoisie actuelle sont constitués de ceux qui, un siècle plus tôt, constituaient la chair à canon de la société : artisans misérables, domestiques en tous genres, paysans illettrés, innombrables crève-la-faim sans avenir dont les enfants n’avaient rigoureusement aucune chance de tromper le destin. Or, il est difficile de déplorer ce changement-là[3] Évidemment, ces gens-là n’ont de culture que populaire. Leurs goûts sont tape-à-l’œil, robes de princesse en matière synthétique et dorures en stuc, plastique à tous les étages, accordéon-musette, musique de balloche.

Leurs enfants s’élèvent, petit à petit, en un lent mouvement de sophistication qui pourrait prendre des siècles : s’appropriant d’une part les goûts plus élevés de l’ancienne classe supérieure (qui les délaisse dans le même mouvement et dès lors décade dans son coin), échafaudant d’une autre leur propre culture sur la base des goûts hérités. L’exemple de la musique est à peu près parfait : la « grande » musique, la musique « classique », ce qui, il y a moins de cinquante ans, s’appelait tout simplement « la musique » (tout le reste n’étant que « variétés »), est indiscutablement supérieure à la musique populaire actuelle. Plus de travail, plus de goût, plus de talent, plus de génie, ce qui peut se résumer en : plus de siècles, ont concouru à son élaboration. Pourtant, une personne telle que moi, issue d’un milieu populaire (ou disons, petit-bourgeois de deuxième génération) et qui comme la plupart de ses pairs se pique de culture et d’amour de la musique, ne la comprend plus[4], et ne trouve plus de grâce que dans le rock, le jazz et autres bagatelles tard venues.

Une chose nous sauvera peut-être. Pour peu qu’on soit d’un naturel optimiste, il n’est pas interdit de la considérer : ce n’est pas parce qu’un art est moins élevé qu’on y a moins de talents. Il faut ici faire une comparaison souvent décriée mais tellement éclairante, à chaque fois qu’on l’ose, qu’on n’osera jamais y renoncer : prenez un enfant. Prenez Mozart à huit ans. En d’autres termes : prenez une culture en ses langes. Faudrait-il décourager chacune de ses initiatives au prétexte que les adultes en ce domaine feront toujours mieux que lui ? Ou au contraire, pourrait-on déceler, pour ainsi dire « à la naissance », le talent qui n’éclora que plus tard, et autant que possible l’encourager ? Il me paraît sot de reprocher à un enfant ses enfantillages, car l’accusation, si elle n’est pas fausse (elle ne l’est certes pas : le rock’n’roll est largement insignifiant), se teinte de ridicule lorsqu’on la considère sous cet angle : celui d’un adulte méprisant l’enfant qui l’imite tant bien que mal du haut de ses frustes moyens. Que dirait-on à un homme qui enfoncerait son fils plus bas que terre au prétexte qu’il n’a jamais composé de symphonie à huit ans révolus ?

Remplissez ce paragraphe avec tous les griefs à l’encontre du précédent : un enfant s’élève vers, l’éducation consiste justement à, quel rapport existerait entre un barnum de guitares et un quatuor à cordes, etc.

N’en demeurera pas moins cette vérité insolente : la culture est aux mains de la plus grande force économique. C’est à l’heure actuelle la petite bourgeoisie, qui vous salue bien.

Pour finir, notons également qu’il est en réalité injuste de mettre sur le dos des téléspectateurs[5] la mort de la culture. À y bien regarder, ce n’est d’ailleurs pas ce que déplore Renaud Camus (qui ne l’aura pas reconnu entre toutes ses lignes ?), qui maugrée contre la trop forte présence de la sous-culture dans les médias, et l’absence subséquente de l’autre. Certes, les médias sont aux mains des petits bourgeois, pour la très simple raison expliquée plus haut : ce sont les petits bourgeois qui les lisent, les regardent et les écoutent. Il reste que les bibliothèques sont toujours ouvertes, que les vieux livres n’y manquent pas, que grâce à Internet sont à portée de mains les plus beaux enregistrements de musique classique, etc. ; bref, tout bien considéré, l’accès à la « grande » culture n’a jamais été plus facile qu’aujourd’hui. Dès lors, il est malvenu de décrier la télé : il suffit de ne pas la regarder[6].

Notes

[1] Arguably.

[2] Affaiblissons tout de même l’argument : le changement de code est dans certains cas parfaitement neutre sous le rapport objectif. Ainsi du fameux “Bon appétit”, qui fait hurler d’horreurs les bourgeois ancienne mode depuis qu’il s’est répandu à peu près partout dans un double mouvement fascinant : né chez les prolos par imitation des hautes classes qui le rejetèrent d’un bloc, il s’est exporté à l’étranger où il devint le sommet du chic, pour nous revenir en force, indépassable ou presque (ne pas le dire devient mal poli, qu’on le veuille ou non). Or, son innocuité est à peu près parfaite. Ainsi, le déplorer revient à regretter que le monde ne suive pas éternellement les insignifiants préceptes d’une classe en particulier. Généralement la sienne.

[3] Tout particulièrement quand, comme c’est mon cas, on en est le produit évident. Aucun de mes arrière-grands-parents ne savaient lire. Du côté maternel, on tombe même sur d’authentiques damnés de la terre, les forçats de la faim et tsouin tsouin tsouin. Si rien n’avait bougé, si j’étais né parmi eux, je serais mort d’une crise d’asthme à huit ans. Aussi, à tout prendre, la situation actuelle me convient-elle très bien (égoïsme de classe).

[4] Je me soigne du reste, et tente de rattraper le temps, mais c’est déjà trop tard. À l’heure actuelle, seuls Schubert et Beethoven trouvent grâce à mes oreilles. Cela doit en dire long.

[5] Pour aller vite. Prenez le mot au sens très large de “personne ayant un accès à l’un quelconque des différents médias, presse, télé, radio. Les trois sont à peu près équivalent sous ce rapport, bien que de grandes différences de degré existent.

[6] Les mauvaises langues en tireront même un argument contre Renaud Camus : ce qu’il regrette en fait, c’est de ne pas y passer.

Yom Kippour

Just so we form our decision upon the deepest of all philosophic problems: Is the Kosmos an expression of intelligence rational in its inward nature, or a brute external fact pure and simple? If we find ourselves, in contemplating it, unable to banish the impression that it is a realm of final purposes, that it exists for the sake of something, we place intelligence at tile heart of it and have a religion. If, on the contrary, in surveying its irremediable flux, we can think of the present only as so much mere mechanical sprouting from the past, occurring with no reference to the future, we are atheists and materialists.

William James, Principles of Psychology, 1890.

Et puisque je me sens d’humeur traductrice, conformément à mes nouvelles activités (qui vont très bien, je vous remercie) :

Nous bâtissons de la même manière notre opinion sur le plus profond des problèmes philosophiques : Le Cosmos est-il l’expression d’une intelligence,[1] rationnel en sa nature intime, ou bien un fait,[2] externe et brut, purement et simplement ? Si, le contemplant, nous nous trouvons incapables de voir autre chose qu’un royaume des causes finales, de bannir l’impression qu’il existe dans un but précis, alors nous plaçons l’intelligence en son cœur et adoptons une religion. Si, au contraire, à l’examen de ce flux irrémédiable, nous jugeons que le présent n’est que le rejeton mécanique du passé et qu’il advient sans prendre en compte aucun futur, alors nous sommes athéistes et matérialistes.

Notes

[1] Je me vois obligé d’ajouter là une virgule, qui à mon avis est manquante dans l’original anglais. À moins que ma grammaire ne défaille ? Une aide, quelqu’un ?

[2] Oui, celle-là, je l’invente, du coup. Comme ça je tire un peu le trait pour retomber sur Tractatus: 1.1. Et alors ?

Le filet de Ludwig Wittgenstein

Si je devais résumer ce que j’ai appris durant mes études de philosophie en un paragraphe, ou plutôt, si je devais exposer de la manière la plus concise les conclusions auxquelles je suis parvenu à leur faveur, je me contenterais de citer la proposition 6.34 du Tractatus logico-philosophicus de Wittgenstein.

Figurons-nous une surface blanche, avec des taches noires irrégulières. Nous disons alors : tout ce qui ressort comme image, je puis toujours en donner une description aussi approchée que je veux, en recouvrant la surface d’un quadrillage convenablement fin et en disant de chaque carreau s’il est blanc ou noir. J’aurai ainsi uniformisé la description de la surface. Cette forme unique est arbitraire, car j’aurais pu utiliser avec le même succès un réseau à mailles triangulaires ou hexagonales. Il se peut que la description au moyen d’un réseau à mailles triangulaires soit plus simple ; ce qui veut dire que nous pourrions décrire plus exactement la surface au moyen d’un réseau à mailles triangulaires plus grossier qu’avec un quadrillage plus fin (ou inversement), et ainsi de suite. Aux différents réseaux correspondent différents systèmes de description du monde.

Ce qu’il nous décrit là n’est ni plus ni moins que le fait de doter le monde d’un repère cartésien, ou, pour les plus modernes, de la technologie bitmap : une description pixels par pixels (une cartographie du monde). Chaque pixel contient une information (par exemple la couleur, ou la hauteur d’une tonalité pour sortir de la métaphore visuelle). Le tout constitue l’image. Il y a plusieurs, il y a même une infinité de moyens de décrire la même image, avec des pixels de taille ou de forme différentes, contenant d’autres informations.

On décrit tout aussi bien le monde avec des 1 et de 0 qu’avec la totalité du langage (puisqu’on peut établir une équivalence stricte, une bijection, entre termes du langage et suites de 1 et de 0). Ce n’est pas très économique, hormis dans le cas d’une énorme puissance de calcul et de traitement (c’est-à-dire dans le cas des ordinateurs). Le langage l’est bien plus. [1]

Cependant, un filet rendant compte, par exemple, de la couleur, n’aura rien à nous dire par exemple du son, ou du temps. Sans bien sûr parler des finesses d’une psychologie. Les lois de la mécanique peuvent suffire pour parler des faits, mais elles sont incapables de discerner bien d’autres choses, souvent plus utiles. C’est pourquoi le langage est indispensable : il est la seule forme économique capable de décrire l’ensemble des propriétés. En d’autres termes, la carte idéale de la mécanique est le territoire lui-même (la mécanique n’est qu’une sorte de tautologie du même type que celle d’Exode 3:13-15), alors que le langage est une cartographie plus compacte nécessitant plus de dimensions (de la même façon qu’un nombre exprimé en base 60, grâce au grand nombre de symboles disponibles, s’exprime à l’aide de moins de symboles que le même en base 10).[2]

Ainsi, le langage opère sur le monde comme un filet. Le tout est de bien choisir ses mailles, leur forme et leur taille. De les adapter selon les circonstances, d’en changer complètement au besoin. Ce qu’il y a de terrible, c’est que les grosses choses passent entre les mailles du filet trop étroit, comme les petites se faufilent entre des mailles trop lâches. Par exemple, il est arrivé que, voyant une jeune fille dans la rue, ma mère s’exclame : « Oh les belles gambettes ! ». Cette jeune fille était très quelconque par ailleurs, aussi n’avais-je pas du tout remarqué ses jambes. Elles n’avaient pas pénétré mon monde. Mon filet avait complètement raté cette information, car ses mailles étaient trop larges : je ne m’étais attaché qu’à des considérations plus générales sur son aspect. Inversement, ma mère trouve souvent des gens très beaux à la vue de certains détails, en omettant complètement l’impression d’ensemble. Dans ces cas-là, ses mailles sont trop serrées, et elles ne peuvent rendre compte de phénomènes plus larges.

Wittgenstein eut une grande période apicole dans sa vie, lorsqu’il renonça à la philosophie[3]. Sans doute pour continuer à jouer du filet.

Notes

[1] Mais je ne vous apprend rien, vous avez lu le Gnomon en entier.

[2] C’est exactement cet aspect de sa pensée qui a été attaqué par sa filiation intellectuelle au sein du cercle de Vienne, Carnap en particulier. C’est l’objet de toute la fin du Tractatus, après la 6.34, justement : W. y assigne des bornes strictes à la philosophie (l’entreprise est certes bien une critique radicale de toute métaphysique), mais il y montre de plus son intérêt pour l’ineffable, dont la philosophie ne peut pas parler (ce sur quoi elle devrait même se taire). Mais aux yeux de Carnap, ce développement est suspecté de « mythologie ». Lui en tiendra pour une version pure, ascétique et complète : la structure logique du monde (et elle seulement). Or pour W., l’ineffable est tout ce qui mérite d’être vécu : la totalité du monde.

[3] Je ne retrouve plus ma référence, cependant. Il se peut que je me plante du tout au tout.

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